Le contes de l'espace-temps


Myra

Au 57e étage de son Astrôtel, le Starsong, Arem Bakar tournait nerveusement dans son bedblock depuis 5 heures du matin. Regardant à travers le mince hublot triangulaire. Pas de vue d’ensemble. Trop bas sur l’horizon.

Chroniqueur de choc à la fameuse Celsius Tribune, un des médias les plus réputés du système, il connaissait pour la première fois de sa vie l’angoisse du post vide. Rien à se mettre dans le microdisque. L’horreur.

Lui qui pourtant s’était rendu célèbre, il y a trois mois, par une couverture haute en couleurs de l’élection de Miss Kriptos! Et dire que ses patrons, sur Celsius, lui avait laissé « tape » blanche pour ce reportage unique sur Myra. Avec à la clef, une puce-média délivrée à titre exceptionnel. Qui donnait accès aux cérémonies de mariage d’Horkan, Prince le plus populaire de la Galaxie.

Mais ce matin là, Arem ne savait pas par quel bout prendre la ville-planète.

Fatigué, Il jeta un coup d’oeil aux notes qu’il avait griffonées durant le vol. «Impénétrable de tant de richesses » écrivait Zarius, le philosphe. «Myra la Magnifique », comme la vantaient les holo-pubs du système. « Myra, de mon âme les brillances, de mon cœur les lueurs » disait une chanson des Cybertroubadours, numéro 1 au hit spatial. Lu dans le Galaxy-Times :« Si en d’autres lieux Paris avait été lumière, Myra, elle, scintillait au carré ». Et cet extrait du Guide du Stellard: « Capitale du Levant, cité-planète unique, admirée dans toute la Galaxie. Myra bouillonne d’échanges et de culture, riche de ses incroyables diversités. Les artistes et les chercheurs de tous les mondes connus viennent ici recharger leurs âmes et accoucher de leurs passions ».

L’esprit despérement vide, n’ayant plus rien à perdre, Arem se décida enfin à prendre de la hauteur. Il sorti de son block et appuya sur le premier escalexpress disponible…

Arrivé sur le toit de l’immeuble, Arem se dirigea vers un groupe de seize touristes Kawanais qui attendaient avec leur légendaire discipline, en rangs par deux, l’arrivée du Stratocopter touristique, ligne 23. Même au sommet de l’Astrotel, au 98e étage, la vue était encore bouchée. Toujours trop bas.Rien que le béton et l’acier comme perspective.

Le Strato arriva dans une gerbe d’étincelles en vrombissant de ses turbohélices. Arem monta et s’assis sur la droite, côté hublot au dernier rang.

L’appareil grimpa rapidement, se frayant un passage entre les forêts de Skykisses, c’est ainsi qu’on nomait les grattes-ciel sur Myra. Les flash des touristes Kawanais n’arretant pas de crépiter.

Enfin on prit de la hauteur.

Arem fut rapidement subjugué. Aussi loin que le regard pouvait porter, s’étallaient ici des constructions si audacieuses, envahissant les horizons, dans toutes les directions. Autour desquelles s’enroulaient les interminables ponts suspendus des shuttleways à sustentation magnétique. Surchargés du traffic incessant des navettes privées. Sur toute la surface de la planète.

Les 375 millards de Myréens vivaient suspendus entre ciel et terre, derrières des vitres teintées, bercées par les reflets violets du soleil local, Koma, du nom d’un ancien Dieu du feu céleste. Des Astroports à perte de vue, servaient de tremplins aux myriades de Cosmobus, attendant en ronronnant d’embarquer ou de débarquer leur lot quotidien de pendulaires. Les distances énormes entre quartiers nécessitaient des vitesses de déplacement aussi rapides que le chant des sirènes. Et tout cela dans une débauche d’enseignes, lumières, phares, gyrophares, flashes et lasers qui transformaient la ville-planète en feu d’artifice permanent.

Un monde ou tout luisait. A une échelle jamais atteinte dans l’univers. Un monde en circuit electronique fermé.

La cité-capitale inspirait toute la gamme des sensations. De la claustrophobie au vertige. Il faut dire que les Souverains avaient ici rivalisé d’audace, pour s’assurer un semblant d’Eternité et faire perdurer leurs traces. Dans une démarche mélée de vision et d’arrogance, chaque Prince avait tenté, avec plus ou moins de succès, de dépasser ses ailleux en construisant Plus Haut, plus Beau! Nouvelles maximes en vogue dans les mondes où le Vite et le Loin avaient été conquis depuis longtemps. Il fallait bien que le peuple continue à rêver...

Les tours myréennes comptaient au moins 500 étages, pour les plus modestes. Dans le registre du très grand, il y avait les célèbres Tours d’Ivresse, érigées en pleines Terres du Couchant. Et qui devaient leur nom à l’incroyable faculté d’oscillation qu’elles démontraient, lorsque frappaient de plein fouet les légendaires tempêtes d’automne. Hautes de 25 kilomètres, elles disposaient à leurs sommets, de Honeyfoods, où par temps clair, en sirotant un cocktail lumineux ou en dégustant des écrevisses lactées, on pouvait appercevoir la lente progression de la courbe de la planète.

Et que dire des Tours de l’Université Centrale. Majestueuses, non par la taille, mais par le nombre. Dispercées comme les branches d’une étoile de mer géante. Les plus élevées au centre, partant en subtils dégradés, de moins en moins hauts, dans toutes les directions. Par centaines. Chacune dédiée à une faculté. Portant avec fierté le nom d’augustes savants.

La Tour Hendrak, du nom d’un Prince des années 9500, l’âge d’or de Myra, avait la particularité d’etre aussi haute que profonde, 750 étages lancés vers le ciel auxquels répondaients 750 sous-sols. Losange planté dans la terre aux proportions d’un iceberg...

Le Stratocopter prit encore de l’altitude. Au dessus de la couche nuageuse. La vue était sublime. Les nuages stagnaient à mi-hauteur des plus grands buildings, n’en laissant percevoir que les sommets. Plus loin les nuées se déchiraient.

Arem en profita pour tenter d’identifier un centre à cette immense fourmilière. Myra n’avait pas de Centre, mais s’était developpée autour de centres multiples. Selon un shéma typique d’aménagement du territoire dans cette partie de la Galaxie.

Une place constituait un point de départ, duquel s’étiraient les tentacules des shutteways à 360 degrés, chacune reliée à une autre place, 100 kilomètres plus loin, et ainsi de suite. Au milieu de cet univers trépidant, se profilaient, de temps à autre, d’énormes «Espaces libres » dans leurs écrins verts, telles de rassurantes oasis.

C’est ainsi qu’on appelait les parcs naturels, jardins botaniques ou zoologiques. Indispensables poumons de verdures, vénérés par les habitants, qui y passaient la plupart de leurs loisirs.

Le Stratocoptère descendit rapidement vers l’un d’entre eux. Le célèbre « Galactic Park »!. Renommé dans toute la galaxie pour ses collections uniques de spécimens vivants d’espèces ailleurs disparues. Grâce à la maîtrise de l’espace-temps, les Myréens avait réussi à capturer des créatures déambulant dans la préhistoire des mondes.

On y voyait voler des Ichnodons, capturés sur Terre, déployant des ailes de 20 mètres d’envergure. Plus loin, des Oktératops vénusiens broutaient paisiblement, fiers de leurs huit cornes, en guise de bouclier. Dans des bassins aménagés, d’énormes Poissons-Cobras de 60 mètres, aux crochets redoutables, et sauvés in-extremis de l’assèchement des eaux Martiennes.

Mais le public n’avait de yeux que pour les terrifiants « Sclaptors » de Syrius, bi-pèdes de 40 tonnes, qui achevaient leur proies en sectionnant leur cerveau!

Morbide songea Arem, appuyé contre les vitres de protection. Il se souvint avec nostalgie des longues promenades avec son Père. Lui, petit celsien de 6 ans qui découvrait le monde au Zoo sidéral d’Arykus. Les espèces étant là bas nettement plus sympatiques.

Perdu dans ses pensées, il faillit ne pas entendre la question que venait de lui poser une créature qui aurait pu sortir tout droit de ses rêves.

–Vous êtes journaliste ? demanda la charmante voix.

En se retournant, Arem, intimidé à l’extrême, bredouilla un –Comment savez-vous ?

–Votre Flashbox, je suis reporter moi aussi! lanca t’elle.

Le Flashbox, bien sûr. Qui d’autre se balladerait avec un appareil de cette précision ?

–Je me présente, Taka Urkadis, chroniqueuse au Lasergraph de Sarkos, insista l’inconnue.

Sans réfléchir, Arem tomba immédiatement amoureux.

De ce visage, aux traits typiques de Sarkos, aux yeux violets et à l’abondante chevelure argent. De ce corps élancé aux jambes fines et galbées. Le tout enveloppé dans la traditionelle Wupa or, le sari local, et chaussé de bottes noires en peau d’Arségan.

–On continue la visite ensemble ? lui proposa t’il, tentant avec beaucoup d’efforts, d’empêcher le rose d’envahir ses pommettes.

Ils repartirent tous deux, direction l’Ecole des Arts Galactiques de Yur-Tan-Nao, avec le groupe des touristes Kawanais, toujours fidèles au poste.

Ils passèrent de longues heures éblouis devant les sculptures sur quartz de Dashken, les miniatures lasérisées de Ter-Xin, sans oublier la merveilleuse collection de natures mortes acryliques de la prestigieuse « Ecole du Levant ».

La nuit commençait à tomber. Arem sursauta. Le temps avait passé si vite. –J’ai un rendez-vous capital martela-t’il, et je suis en retard ! Taka lui décocha son plus beau sourire. –Moi aussi je couvre le mariage d’Horkan !

Ils éclatèrent de rire et commandèrent aussitôt un Space-Cab, jaune, évidemment.

Moyennant un mirobolant salaire de 120 Myros, Arem et Taka avaient réussi à convaincre le chauffeur de faire fi des légendaires embouteillages du shuttle-way 75.

Koma lentement se couchait, drappant avec grâce la cité d’un ton pourpre et violet. Zigzagant avec adresse entre les échangeurs saturés, connaisant comme personne les astuces pour déjouer les pires encombrements, le chauffeur les avaient ammenés juste à temps au check-point.

Devant les impressionants murs lasers de sécurité entourant la zone interdite.

Que balayaient des gyroflashs déchaînés. Depuis les attentats sanglants commis par le MAF un an plus tôt, « Mouvement Anti-Fédération », et partisan d’un retour à l’indépendance totale de Myra, la sécurité avait été nettement renforcée autour des lieux publics et des sites sensibles.

A l’aide de leur média-puces, les deux journalistes passèrent sans encombre les tatillons contrôles.

Pour se retrouver rapidement au pied de l’escalier-ouest, orné de parallèles cordons rouge-vifs, guidant les convives 60 mètres plus haut. Vers l’esplanade du Palais-des-Vents, nommé ainsi grâce au bruit que faisait le vent lancé contre les voiles d’acier entourant l’édifice.

Contrairement au gigantisme habituel des constructions Myréennes, le Palais-des-Vents charmait son monde par sa sobriété.

Résidence Princière et Siège du Gouvernement Central, il avait été construit en 3204 par Djer Singh, « L’Architecte-des-Rois ».

Au milieu d’un haut plateau située sur la Colline-aux-Effluves, dont les pentes douces surplombaient Myra. Le Palais avait l’aspect d’une pyramide à degrés , à progression légère, de sept étages, posée sur un socle duquel partaient quatre escaliers de 244 marches en direction des points cardinaux. Le tout en marbre blanc, sans aucune fioriture, pour souligner à la fois la pureté et la simplicité des lieux.

Selon une tradition ancestrale, l’éclairage, les décorations,ainsi que le choix des musiques pour la cérémonie, avaient été confiés à la future Princesse. Qui s’était montrée à la hauteur de l’événement. Rien ne manquait pour embellir, si besoin était, la majesté des lieux.

Au centre du parvis, de doux faisceaux mauves habillaient les eaux cristallines, lancées vers le ciel, de la «Fontaine-des-Anges ».

Les façades du Palais était bercées par des luminosités rose-orangé, s’alliant parfaitement avec la blancheur éclatante de l’ensemble. Sur le toit plat de l’édifice, quelques projecteurs disposés en cercle, enrobaient de lueurs vert-clair la célèbre «Table-de-Equilibre », en granite rose, garante de l’oscilliation harmonieuse des champs de force autour de la planète, et symbole éternel de Myra.

Deux immenses cornes de brumes lancèrent les festivités de leur son rauque et profond.

Sur les notes magiques de Kuri Masuko, compositeur Kawanais, magistralement mis en scène par une chorégraphie futuriste de Strekk, le Myréen branché, des groupes d’enfants des quatres ethnies principales de Myra firent leur apparition.

En quatre long serpentins s’entrecroisant, les rats de l’Opéra d’Ylmar exécutèrent une composition qui ravit le public d’émerveillement. Des garçons Tungs, à peau bleutée, couvrirent de fleurs les boucles d’or de filles Mareks. Des Kaberas, au tein d’ébène, mimèrent l’envol des grues sacrées, sous les chants langoureux de rouges Arkits.

Les tambours prirent le relais,les projecteurs convergèrent vers l’entrée du Palais, une rumeur envahi la foule.

Le Prince Horkan et Shahina, tous deux vêtus de leurs robes bleues d’apparat, venaient d’apparaître.

Selon un rite inchangé depuis des siècles, Horkan s’agenouilla face à Shanina et deposa à ses pieds son épée d’argent. Shahina se baissa à son tour et enveloppa doucement Horkan de sa robe, en parfaite communion. A quelques mètres de là, dans l'anonymat de la foule, la main d'Arem rejoignit celle de Taka...

Stéphane Prince

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