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Extrait - Mâle de toi
Assis
depuis des heures dans ce bar underground , je t’observe,
sirotant mon énième tequila. L’endroit est glauque,
mais du glauque choisi. Du glauque tendance. J’en attendais
pas moins de toi. Car s’il est vrai que tu adore parfois le
trash, le gore même aussi, tu le choisi récupéré
un minimum, pas vraiment brut. Marginale mais pas téméraire.
En tous cas pas ce soir. Peut-être que tu as eu peur de m’emmener
un peu trop loin, aux limites de ma tolérance…Rassure-toi
pensais-je en me rallumant une clope, elle sont flexibles mes tolérances.
Un peu trop même parfois…
Je
tire sur ma tige et mon regard plonge une fois encore dans la salle.
Minimaliste à l’extrême. Quelques tags mettent
un semblant de vie sur des murs jaunis par tous les excès.
Une déco de zinc, un bar flashy avec des ampoules rouges
qui distillent de faibles lueurs suaves. Un lino crado qui sert
de piste. Au bout du couloir, quelques tables basses noires recouvertes
de vitres plastoc, façon sixties, avec des couples en pacsation,
hétéros ou homos, qui tirent sur des joints. Chacun
son spleen. Dans le coin opposé, un Mac tchatteur bleu-blanc-crème.
Pour s’inventer des afters. J’aime bien au fond. Tout
à fait le genre de coin ou parfois j’écume moi
aussi. Dans mon monde.
Et
toi. Je ne vois que toi en fait. Au milieu de ces torpeurs, entourée
par un troupeau d’admirateurs de tous les sexes, tu danse.
Je devrais dire plutôt, tu es en transe. Sur un rap qui encense,
mélodies orientales sur un texte engagé. MC Solar
sur pyramides… Tout à fait toi. En tous cas l’idée
que je m’en faisais. Craquante. C’est comme ça
que je t’ai toujours imaginée. Depuis le premier jour…
J’adore
t’observer. Ton corps se déhanche à la façon
d’une derviche new age. Ensorceleuse. Tes yeux révulsés,
jetés en arrière, tes hanches qui ondulent, ton cou
qui se laisse balancer où bon lui semble. Et qui tourne et
retourne, comme un chaman en extase. Tes cheveux libérés
qui suivent le mouvement et qui s’enroulent autour de tes
rythmes. J’ai cette vision de toi alors que le barman, tendance
Village people moustaches coupées, me sert encore un verre.
Ca monte dans ma tête...
Ca
cogne fort. Cithares dans ma tête. Je te regarde dans les
vapeurs d’alcool. En transe, encore. Comme si le soir, tu
cherchais à évacuer ton stress, à te vider
complètement. Le jour tu vis à cent à l’heure,
le soir tu expulses. J’aime ça, ça me ressemble
à quelque part. En fait, j’aime tout de toi. C’est
comme ça. Je te regarde encore.
A ma
gauche, assise au bar, une nana glauque, un peu bourrée,
genre ex-rocker mutée gothique, au perfecto noir usé
d’usine, sous lequel se pointent des seins plutôt lourds,
des tétons affamés…Et qui tente depuis une heure
de me faire comprendre qu’elle se ferait bien mettre par moi
dans les chiottes…Où ailleurs.
Bière
après bière, elle essaie tout. Une jambe un peu trop
miel contre ma cuisse, des sourires à la pelle, des mots
un peu trop loukoums, une bouche un peu trop bouche… J’ai
souris. Maintes fois. Par convenance. En d’autres temps, je
l’aurais peut-être coincée contre un mur du sous-sol
et je l’aurais baisée, comme ça, parce qu’on
ne vit qu’une fois… Mais là, elle sent bien que
je n’y suis pas. Désolé, mais je suis ailleurs
ce soir. Aux abonnés absents. Et je n’ai de yeux que
pour toi, pour ces déhanchements qui commencent à
me tourner la tête….
Je
me sens lourd. Trop tard. J’attends que tu évapores
encore un peu ta journée. Je sais d’instinct que tes
soirées se terminent rarement avant l’aube. Les yeux
dans le vague, je prends très à cœur mon rôle
de body-gard du sac noir que tu as laissé traîner en
bas de ma chaise de bar, et que je surveille d’un pied discret.
Je
me dis que j’adore te bodygarder, toi, ou les objets qui te
sont chers. Je le faisais déjà avec mes mots, à
distance. Sourire dans ma tête. Ton écharpe est posée
sur le bar, à ma droite, ma main posée dessus, comme
si j’essayais de retenir une partie de toi-même. J’y
ai tout de suite repéré ton parfum. Je l’ai
humé. Il m’a enivré par son mélange de
douceur et de subtilité…
Comme
tes mots m’ont séduits dès le premier jour.
Rarement, je n’ai autant écrit à une inconnue.
Jamais, à vrai dire. Même à ceux que je croise
chaque jour. Je souris en pensant à tous nos échanges.
On a parlé de tout ensemble. D’amour, d’amitié,
d’enfance, de nos boulots, de nos voyages, d’arts et
de lettres, de sexe, beaucoup de sexe, du bon qu’il y a parfois
à se faire du mal, du mâle qui se fait du bien, de
la femelle qui s’explore et s’explose….De tes
amours, des miennes aussi…
Et
jamais je me suis lassé de te parler ainsi, par claviers
interposés, de te lire aussi…. Alors ce soir je suis
là. Je ne sais pas pourquoi. C’est comme ça.
J’ai tout lâché, je me suis pointé au
bas de l’immeuble de ton bureau et j’ai attendu. Longtemps.
Je savais que tes journées se finissaient toujours tard au
boulot. Parce que tout en toi est passion...
Puis
je t’ai aperçue. Ta démarche et ton look ressemblaient
à l’idée que je m’en faisais. A la fois
doux et anguleux tes traits. Rapide ta démarche.. Et puis,
je t’ai suivie. De bar en bar, de rue en rue.
Cette
filature improvisée m’a excité un max. Un moment,
dans un bar dont j’ai oublié le nom, tu as eu un doute.
Tu as regardé longuement ce mec aux yeux verts, silencieux,
en jeans et col-roulé noir, à la veste en cuir un
tantinet has-been, et qui semblait ne plus te quitter des yeux…Tu
t’es levée, t’es approchée et alors que
tu m’avais jamais vu, tu as juste susurré : «
C’est toi ? »
Ca
m’a fait craquer. De l’entendre de ta bouche, de ta
voix. Sourires. Tu as tenté ensuite de calquer ta soirée
sur mon emploi du temps….Je t’ai regardé, t’ai
juste dis « Chuutt ». Tu as souris encore.
J’ai
toujours senti que tu adorais qu’on te laisse libre. Par dessus-tout.
Alors, pas envie d’être lourd moi ce soir. De changer
quoique ce soit à ton programme. Juste envie de te voir en
live. Telle qu’elle. D’être près de toi,
un soir. Sans fioritures…
Alors
tu m’a juste pris par le bras, comme on accompagne un vieux
pote, on a marché et on a ri, suivis par tes amis d’un
soir. Et tu m’as emmené jusqu’ici. Sur le chemin,
j’ai adoré sentir mon jeans crisser contre ta jupe
noire. J’ai sublimé ton tailleur gris qui arpentait,
d’un pas décidé, les rues de la vielle ville.
Arrivés
ici, on s’est assis. On a juste pris deux verres d’un
bordeaux corsé, en observant la faune. On s’est pas
dis grand chose et mais on était bien comme ca. Je l’ai
senti ca aussi….
Depuis
j’attends et te regarde. Je baille. Il commence à faire
tard. Sur la piste, tu commence à tituber. Tu sembles vidée,
cassée. Il n’y a plus qu’un soupirant qui te
tourne autour. Complètement bourré le mec. Hopeless.
Tu t’approches de moi au moment où les lumières
se rallument.
Lever
flash sur décors trash. Un peu comme toi, étoile filante
de tes univers décadents. Le rimmel à coulé
sur tes yeux et tes potes se sont barrés depuis longtemps.
Il faut tenir la distance avec toi. Je dois rentrer, tu me dis d’une
voix cassée. Je dois dormir…
Alors
on sort. Je t’accompagne comme si c’était là
la chose la plus naturelle du monde. Tu marches vite malgré
la fatigue et l’alcool. Les gens des grandes villes ont l’habitude
de marcher vite. Par peur ou par stress. Ton regard croise le mien.
Sourires.
On
longe un parc dont je me demande si c’est celui dont tu m’a
parlé une fois. Avec des murs en briques rouges et de vieilles
grilles rouillées. On arrive vers un square début
de siècle, avec un banc solitaire. On s’asseyes. Le
ciel est clair avec cette couche de brume mi-fog, mi-smog, dont
tu m’a souvent parlé. Tu ne dis rien mais je sens très
fort que t’a envie de t’arrêter un instant. D’arrêter
ta course. De respirer un peu….
Sans
dire un mot, tu t’étends en perpendiculaire de moi,
sur le dos, et pose ta tête sur mes genoux. Tes yeux se ferment.
Je sens instinctivement qu’à cet instant précis,
tu as besoin de moi, de ma présence.
Ma
main se pose sur ton front, caresse doucement tes cheveux, ton visage
aussi. Comme on le ferait à quelqu’une qui vous est
chère mais qui ne vous appartient pas.
Je
t’entend murmurer des trucs inaudibles. Je t’entend
rire aussi. Je regarde ton visage, tes yeux fermés. J’y
perçois infiniment de douceur. Une douceur qui émerge
de sa cachette, au milieu de cette nuit tranquille. Comme de l’or
dans un tamis. J’en recueilles les éclats et ferme
les yeux à mon tour. Ma main rejoint la tienne sur le banc.
C’est
marrant, mais cette tête posée sur mes genoux, appuyée
sur mon bas-ventre, la chaleur de ton souffle qui monte vers le
ciel et que je capte au passage, et ton parfum, ton sublime parfum,
font naître en moi des sensations diverses. Du bonheur simple,
du plaisir. Des désirs et de la volupté aussi.
Mais
je ne bouge pas. On ne réveille pas un être qui s’abandonne
ainsi. On protège. En silence. C’est tout. On reste
longtemps ainsi. Le jour se pointe timidement lorsque tu me dis
: «reste encore un peu». J’acquiesces. Je n’ai
rien d’autre à faire et je ne veux rien d’autre.
De toutes façons.
Stéphane
Prince
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